Dans l'Evangile aujourd'hui, le Seigneur est en colère. Je regarde cette colère contre les marchands du temple avec un oeil particulier, car je suis en colère aussi. Moi, c'est à propos du drame subi par une enfant brésilienne de 9 ans, violée par son beau-père pendant trois ans.
Je prends ma colère, je la pose à côté de moi, et je rentre dans les textes de ce jour. Oui, Jésus est en colère. Cela peut nous surprendre. Nous déstabiliser. Mais le psaume nous rassure : « les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables » N'ayons donc pas peur, cherchons à comprendre cette colère du Christ, elle a quelque chose à nous dire, à nous, aujourd'hui.
Serait-ce que Jésus n'aime pas les marchands en général? Non, je sais que son amour est pour tous, et pour toujours. Donc cette première idée ne tient pas. Essayons d'aller plus loin.
Serait-ce alors qu'il n'aime pas ces marchands là? Mais qui sont ils ? Des squatters arrivés là sans permissions ? Pas du tout. Depuis des centaines d'années il y a au temple des marchands, qui vendent ce qui est prescrit par la loi pour les pèlerins : des animaux pour les sacrifices par exemple. Mais aussi des changeurs de monnaie, car la monnaie courante porte l'effigie de l'empereur romain et elle n'est pas digne d'être utilisée pour l'offrande au temple. Il faut donc changer son argent courant contre des pièces juives, moins communes. Ces activités sont donc nécessaires au culte de Dieu au temple. Donc Jésus ne peut pas leur en vouloir pour cela. Et l'Eglise nous confirme ce point en nous donnant la première lecture, où nous sont rappelés les dix commandements. La loi. Jésus la connaît par coeur et la respecte. C'est Marie et Joseph qui la lui ont apprise. Sans doute ses parents ont-ils eux-aussi acheté des colombes, et changé de l'argent au temple, quand il est venu à douze ans.
Continuons à avancer : Les disciples présents se souviennent d'une parole : « l'amour de ta maison fera mon tourment ». Cette phrase nous indique que la réaction de Jésus n'est pas une fantaisie. Il est tourmenté, profondément choqué. Comme s'il percevait la présence du mal dans cette cour du temple. Jésus connait bien le mal. Il l'a affronté au désert. Où le perçoit-il? Dans le service que les marchands rendent au temple? Je ne crois pas. Alors où ? Je crois que c'est dans l'intention qui les anime. Dans le mouvement intérieur qui les anime. Ce qui était service du culte est devenu « trafic ». Occasion de profiter de la foi des pélerins, et sans doute abusivement. C'est le mouvement intérieur de l'âme des marchands qui est en cause.
D'ailleurs Jésus nous oriente vers cette lecture avec plusieurs expressions. La « maison de mon Père », où est-elle ? Elle est en nous. Vous êtes le temple de l'Esprit dira St Paul. Et Jésus lui-même dira : « si quelqu'un m'aime il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous ferons notre demeure en lui ». Alors que veut dire : « ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic? » C'est de notre âme qu'il s'agit et du lieu où elle vit : notre corps. Le texte poursuit d'ailleurs : « détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai : il parlait de son corps » et plus loin : il savait ce qu'il y a dans l'homme ».
Pour moi, pas de doute, la colère de Jésus vise l'esprit du mal qui se développe dans le coeur de ces marchands. Il les conduit à transformer un service en trafic, et à abuser de la dévotion des pèlerins. La colère de Jésus marque la force de son combat contre le mal dans ces marchands, et par extension, en nous. La colère de Jésus n'est pas contre nous, mais contre le mal en nous. Il demande que nous ne soyons pas des repaires de brigands, que nous refusions d'héberger le mal.
Et il est frappant de voir que cette colère s'exprime dans le Temple de Jérusalem. Au plus haut lieu de la foi juive. Au plus près du Saint des Saints, là où Dieu réside. Comme pour que nous voyions bien que le mal peut s'insinuer partout, y compris dans les lieux de foi. Y compris dans le coeur des clercs, des ministres de la foi. Je dois citer les diacres d'abord, puisque j'en suis. Et aussi les prêtres, les religieux, religieuses, les évêques, les cardinaux. Et vous savez très bien que le pape lui-même ne se dispense pas d'avoir un confesseur. Aucun homme, aucune femme, et aucun ministre du culte, n'est à l'abri de faire le mal.
Je prends le temps de contempler cette humilité du chef de l'Eglise, qui ne se place pas au dessus de ses frères.Un chef qui demande pardon, ce n'est pas si fréquent. Son humilité m'invite à avancer encore.
Dans sa colère, Jésus vise l'esprit du mal. Mais les coups de corde, ce sont bien les marchands qui les reçoivent. Pourquoi ? Pour qu'ils réagissent. Pour qu'ils sortent de leur torpeur. Pour qu'ils décident de participer au combat contre le mal. Car Dieu ne peut rien faire sans notre collaboration. Il s'est lié à nous par alliance.
Alors l'appel musclé de Jésus est pour nous. Nous sommes appelés à participer au combat contre le mal. Cela prend plusieurs formes. Dénoncer l'injustice, faire droit au malheureux. Relisez le premier chapitre d'Isaie si vous pouvez. Mais je dois dire que dans l'Eglise le combat contre le mal porte aussi un nom : se débarrasser du péché. Et il y a un outil précis pour cela, qui s'appelle la confession. Car le mal ne progresse que de personne à personne. Je te blesse, tu blesseras. Je t'humilie, tu humilieras. Je te bats, tu battras... Sauf! Sauf si je casse en moi cette chaîne de violence en demandant à Dieu de me libérer du mal, pour que je ne le transmette plus. Et Dieu nous libèrera, je vous le promets.
Oui j'en suis persuadé, si ce texte nous est proposé en ce troisième dimanche de carême, c'est qu'il y a urgence à entrer dans le combat contre contre le mal. Ce n'est pas seulement une affaire intime ou personnelle, non, non. C'est le combat d'un peuple contre le mal. Où chacun met sa pierre. Je vous en supplie, mettez la vôtre.
Il y a urgence. Plus qu'urgence. Voulez vous des exemples ? Regardez le mal à l'oeuvre : le trouble occasionnédepuis 20 ans dans l'Eglise par tel évêque qui se croit plus inspiré que les pères du Concile réunis autour du pape. Ou par tel négationniste. Le désarroi provoqué par le viol d'une enfant de six ans par son beau-père, et par tout ce qui en découle de prises de positions inhumaines, de situations sans issues, de chrétiens ébranlés dans leur confiance en leurs pasteurs. Il doit bien rigoler, l'esprit du mal!
Il y a urgence. Notre monde va mal. Il a besoin de nous. Et aujourd'hui l'évangile nous dit de prendre des cordes pour chasser tout ce qui est mauvais et a fait son nid en nous-même. Qu'elle serve à cela ma colère : qu'elle soit en moi la colère de Jésus et qu'elle me donne l'énergie de me battre contre le destructeur en moi. C'est là que je peux en premier lieu, agir. Cela paraît fou ? Trop petit ? Peut-être. Alors écoutons St Paul: « Jésus est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » « La folie de Dieu est plus sage que l'homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l'homme. ».
Ensemble, avec notre prêtre qui est comme le médecin de nos âmes, nous pouvons gagner. Car le prêtre reçoit la grâce de pardonner et de délivrer dans le sacrement de réconciliation. Mais il faut décider ce combat. Le carême nous y invite. Que Dieu nous donne la force et l'humilité du Saint-Père. Amen
